Tablette de l'Esagil localisée

au Musée du Louvre.

 

 

La tour de Babel

 

Voici une belle histoire :

 

Autrefois il y a longtemps, tous les humains sur la surface de la terre parlaient la même langue. Ils décidèrent de construire une ville et une tour qui monterait jusqu’au ciel pour se faire un nom et pour ne plus être dispersés sur la surface de la terre. Ils se mirent donc au travail. Dieu descendit du ciel pour voir ce que faisaient les hommes et Il décida de confondre leur langage pour qu’ils ne puissent pas finir leur ouvrage.

 

(Extrait de Genèse 11 verset 1 à 11)

 

Ce texte dérange; en effet comment à cette lecture ne pas penser que Dieu est responsable de ce que nous, les humains de ce monde, nous nous comprenions si peu et si mal. Avant, tout allait mieux, et pour preuve, nous étions en ces temps reculés capables de nous comprendre au point de construire une tour qui «menaçait» Dieu ; n’est-il pas venu en stopper la construction ?

 

Mais est ce vraiment ce que dit le texte ? Et tout d’abord les hommes parlaient-ils vraiment la même langue ?

 

C’est dans ce genre de textes que l’on se rend compte à quel point il est essentiel de toujours lire un passage de la Bible dans son contexte plus large. En effet si le premier verset de Genèse 11 nous dit bien que : «toute la terre avait une seule langue et les mêmes mots» par trois fois, dans le chapitre précédent, il nous est dit concernant les descendants des trois fils de Noé : «selon leurs familles, leurs langues, selon leurs pays, selon leurs nations». Donc d’après ces passages chaque peuple a sa langue.

 

Quelle est cette langue que tous parlaient ?

 

Les sages, les rabbins nous disent que c’était la langue d’Adam. D’un point de vue symbolique que peut signifier cette expression ? Notons tout d’abord qu’il n’est pas question d’Eve. Ce qui laisse à penser que cette langue d’Adam ne servait pas à parler entre humains, ou en tous cas pas uniquement et certainement pas premièrement. A qui parlait Adam dans le jardin d’Eden si ce n’est à Dieu lui-même ? Ainsi Adam parlait à Dieu et Dieu parlait à Adam. Si les hommes parlaient encore cette langue, ils pouvaient donc parler à Dieu, alors pourquoi construire une tour ?

 

Ecoutons ce que les hommes disent eux-mêmes : «Allons ! Bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet touche au ciel, et faisons-nous un nom, afin que nous ne soyons pas dispersés sur la face de toute la terre.»

 

«Faisons nous un nom» est l’expression qui retient toute notre attention. D’autant plus que cette expression est «entourée» par deux passages dans lesquels il est aussi question de noms. En effet ce passage de Genèse 11 est entouré par la généalogie de Sem (Chem en hébreu) Genèse 10 verset 31(et précédents) et dès le verset 10 du chapitre c’est encore la généalogie de Sem (Chem en hébreu) qui suit immédiatement l’histoire de la tour de Babel. Quelle étrange coïncidence d’avoir justement ce texte de la tour de Babel entouré de la généalogie de Sem. Pourquoi ? Pourquoi cette généalogie et pas celle de Japhet ou celle de Cham (Ram en hébreu) ? Quel lien, si tant est qu’il y en ait un, y-a-t’il entre les généalogies des fils de Noé et l’histoire de la tour de Babel ?

Chacun des noms des fils de Noé a une signification : Japhet : qui s’étend ; Ram : brulant, chaud ; et enfin Chem : le nom. On pense en général que Chem est l’aîné, puis viennent Japhet et Ram.

 

La première généalogie est celle de Japhet et un nom «intéressant» pour ne citer que celui là est Magog. Cette ville est souvent citée avec son équivalent Gog et ces deux peuples / villes sont, dans les traditions juive et chrétiennes, ennemis du peuple élu et tenteront de l’anéantir avant d’être eux même détruits par le Messie.

 

Celle qui suit est celle de Ram, le fils qui a vu son père nu. Pour comprendre cette généalogie il faut revenir au chapitre 9 : Noé plante une vigne (verset 20), il boit du vin (v. 21) s’enivre et se met nu au milieu de sa tente. Ram le voit et le dit à ses frères (v.22) qui eux entrent dans la tente de leur père à reculons pour ne pas le voir et recouvrent leur père (v.23). Quand Noé recouvre ses esprits, et qu’il apprend ce qu’à fait son fils cadet Ram, il maudit Canaan !!! (v25)

Pourquoi maudire Canaan ? Qui est Canaan ?

 

Dès le début le texte associe Canaan à son père Ram, en effet au verset 18 il nous est tout de suite signalé que Ram était le père de Canaan et ensuite au verset 22 il nous est encore précisé que Ram, le père de Canaan a vu la nudité de son père. Comme si père et fils ne faisaient qu’un. Comment ne pas interroger cette unité, cette complicité ???

 

Il n’en demeure pas moins que la logique voudrait que Noé maudisse Ram le brulant, l’excessif, celui qui a vu (le mot «voir» en hébreu peut ici avoir le sens de mépriser et c’est bien ce sens qui a été retenu) et qui aurait dû sans rien dire couvrir la nudité du père.

 

Alors, encore une fois, pourquoi maudire Canaan ?

Si l’on reprends l’ensemble des nom donnés dans les trois généalogie il apparait que seulement trois des noms donnés concernent une terre : Achkenaz : l’Allemagne / l’Alsace descendant de Japhet ; Mizraïm : l’Egypte; Kouch : l’Ethiopie descendant de Cham. Et le quatrième celui qui nous préoccupe : Canaan.

 

Et si Noé plus que de maudire une personne maudissait en fait dans l’ordre symbolique une terre ? ( en effet Dieu ne maudit ni des hommes ni des peuples, dans la Bible; ce sont bien plus les actes de ces derniers qui les maudissent. De la même manière le terme de race n’existe PAS dans la Bible, il est question d’abord de FAMILLES, puis de peuples de tribus et de langues)

 

D’autant plus que le chapitre 12 de la Genèse, après la reprise de la généalogie de Chem ( ce qui se traduit par le nom) nous lisons l’histoire d’Abram qui va pour lui, vers lui en CANAAN !! Et c’et là sur cette terre maudite qu’il deviendra Abraham. Un homme béni en qui toutes les familles de la terre seront bénies. La malédiction n’est jamais le dernier mot de Dieu. Dieu va tout faire pour «racheter» la malédiction et pour bénir. Serais ce pour cela que c’est en Canaan que Dieu envoie Abram ? Comme si la relation entre Abram et Dieu allait permettre à Dieu d’être à nouveau «présent» du fait de la présence d’Abram. Cependant la bénédiction (comme la malédiction) sont assujetties à certaines conditions et une plus particulièrement qui regroupe toutes les autres :

 

SI VOUS GARDEZ MA PAROLE POUR LA METTRE EN PRATIQUE.

 

Dans Genèse 12, la première condition pour être béni c’est de partir ou plus exactement de «quitter», d’aller pour soi vers soi, c’est le fameux lech lera ( ךל ךל). Expression qui vient comme renforcer ou mieux encore expliciter le fait qu’au chapitre 10 chaque famille, chaque langue, selon leur pays et leurs nations sont répandues sur la terre.

Etre un peuple béni, des personnes bénies, sous entend une observance de la Parole de Dieu. Si un homme se tient debout devant Dieu, dans une relation juste à son Dieu, à lui-même et aux autres au travers de lui passera la bénédiction de Dieu sur la terre, et sur ceux qui l’entourent.

Et n’est ce pas là l’histoire d’Abram qui «va vers lui pour lui» pour devenir Abraham ? Et qui sera, en Genèse 18, celui qui se tient devant Dieu et à qui Dieu «confie» ce qu’Il a l’intention de faire. Et même Dieu se laisse fléchir par l’argumentation d’Abraham en faveur de Sodome et Gomorrhe ?

Par ailleurs toujours en Genèse 18 v. 18 et 19, il est clairement écrit : «Je l’ai choisi afin qu’il ordonne à ses fils et à sa maison après lui de garder la voie de l’Eternel, en pratiquant la droiture et la justice et qu’ainsi l’Eternel accomplisse en faveur d’Abraham les promesses qu’Il lui a faites.» L’hébreu apporte des nuances qui sont intéressantes : l’expression «je l’ai choisi» en hébreu est plus : « je l’ai connu» et «les promesses qu’Il lui a faites» est plutôt : «ce dont il a parlé sur lui»

 

Dieu a cheminé avec Abram pour lui permettre de devenir Abraham. Les «paroles» de bénédictions reviennent à plusieurs reprises et elles sont précédées d’actes de justice et de droiture posés par Abram. Si Dieu «parle», dit la bénédiction, c’est parce qu’il trouve quelqu’un qui est présent pour la recevoir. Il s’agit donc bien de poser des actes qui vont permettre à la parole de vie de Dieu d’être là, mais il s’agit aussi de transmettre à la génération suivante.

 

Que «disent» les généalogies de Noé ?

 

Comme nous l’avons relevé le texte de la tour de Babel est comme entouré de la généalogie de Chem, ancêtre d’Abraham.

Chem: le nom. Dieu dit aussi à Abram dans Genèse 12 verset 2 :» Je grandirai ton nom»

Tous ces noms en si peu de versets, comment ne pas y être plus attentif et interroger le texte d’un peu plus près ? D’autant plus que dans le passage qui nous occupe plus particulièrement, la première raison invoquée pour justifier la construction de cette tour est de : «se faire un nom» (Gn 11 v.4).

Il semblerait qu’il y ait comme au fond de l’humain un besoin de reconnaissance, qui n’a pas l’air d’être remis en question ou critiqué par Dieu, mais qui ne peut se faire n’importe comment et / ou à n’importe quel prix. Il apparait qu’il y a deux possibilités: soit se faire un nom avec Dieu soit se faire un nom contre lui. Que ce soit Chem ou Abram leur nom leur vient de ce qu’ils ont cheminé avec Dieu. Chem en couvrant respectueusement la nudité de son père, Abram en accueillant la parole de Dieu et en quittant son pays. Cela ne signifie pas que leur périple n’ait pas été semé d’embuches, de défis, d’échecs, mais toujours avec Dieu. Par ailleurs le texte de la tour de Babel est entouré de deux textes de généalogies et c’est à chaque fois la généalogie de Chem ! le nom. De plus le chapitre qui suit celui de la construction de la tour de Babel commence le «cycle d’Abram / Abraham) qui nous montre comment ce dernier chemine avec Dieu. Pour être un nom et être en bénédiction pour toutes les nations de la terre. Comment ne pas se laisser interpeller par la construction de ces chapitres ?

 

Qu’en est-il du nom que veulent se faire les bâtisseurs de la tour de Babel ? Ils disent dans le texte : «faisons nous un nom de peur de nous disperser sur la surface de la terre».

De quoi ont-ils «peur» ? Qu’est ce que la dispersion ?

Au verset 4 de Gn 11 le mot utilisé en hébreu ץופ se traduit effectivement par être dispersé cependant il a un deuxième sens : s’étendre. Or ce mot est déjà apparu auparavant dans Gn10 v. 32 : « C’est d’eux que sont sorties les nations qui se sont répandues sur la terre après le déluge.» Cependant il est intéressant de noter qu’au verset 32 de Gn 10 le verbe utilisé est דרפ dont le premier sens est se partager, se séparer, se mettre à part, et aussi être dispersé. Ce qui montre bien que les descendants de Noé se sont répartis sur l’ensemble de la terre et ce avant la construction de la tour de Babel.

Plus tard en Genèse 13 verset 11 Abram et Lot se séparent car ils sont parents et il n’est pas bon qu’il y ait entre eux de dispute ; le mot pour dire leur séparation sera דרפ.

 

Pour mieux visualiser et ainsi gagner en clarté :

 

Gn 10 /32 : דרפ (nations issues des fils de Noé)

Gn 11 / 4 :ץופ (parole des bâtisseurs de la tour de Babel)

Gn 11 / 9 :ץופ (en hébreu le mot apparait deux fois dans le même verset, Parole de Dieu)

Gn 13 / 11 : דרפ (Abram et Lot se séparent)

 

Ces deux verbes ne se traduisent pas de la même manière même si leur traduction est proche il y a cette nuance qui fait la différence :

Le premier דרפ signifie se partager, se séparer, se mettre à part et aussi être dispersé

le deuxième ץופ signifie lui : être dispersé, mais aussi s’étendre

 

De quoi est-il question alors dans ce passage, si tout ce qui est dit est contredit par les versets précédents : ils ne parlent pas uniquement une seule langue, chaque tribu a sa propre langue; ils ne sont pas regroupés à un seul endroit, mais ils se sont déjà dispersés.

La seule chose nouvelle et différente qui apparait et qui fait effectivement bien souvent voir les choses d’un point de vue certainement réducteur est la PEUR. Et c’est bien là le moteur de leur décision, ils ont peur et c’est cette peur qui leur fait construire : « une ville et une tour dont le sommet touche au ciel». Ils ont «oublié» que pour communiquer avec Dieu ils ont la langue «une», et que Dieu est un Dieu qui parle. Ils perdent la dimension verticale de cette langue. Dieu n’est plus leur but. Il ne reste que la dimension horizontale.

 

Que peut bien alors signifier l’expression «touche le ciel» ? En hébreu l’expression est םימשב שאר : la tête dans les cieux. Il me semble que pour éclairer cette expression il nous faut là encore faire un petit retour en arrière.

 

Lors de notre travail sur les généalogies, nous avons relevé deux autres choses intéressantes : dans les descendants de Chem il y a un dénommé Peleg et il nous est spécifié que c’est de son temps que la terre fut divisée, dans le sens de la mésentente.

Peut-être aussi dans le sens de la perte d’un certaine verticalité ?

 

Puis dans les descendants de Ram se trouve un certain Nemrod, dont le texte nous précise qu’il était : «un puissant chasseur devant l’Eternel».

En ce qui concerne Nemrod notre attention a été retenue par le fait que dans ces listes de noms, à l’exception de Peleg, les noms donnés ne sont pas commentés, alors pourquoi Nemrod ? Et que signifie cette étrange expression «un puissant chasseur devant l’Eternel» ?

Rachi, commentateur juif du 10 ème siècle et qui vécut à Troyes nous dit que : «Puissant» signifie qu’il a soulevé le monde entier contre Dieu en incitant sa génération a construire la tour de Babel.

«Chasseur» car il capturait par ses paroles la pensée de ses contemporains et les induisait en erreur en les incitant à se révolter contre Dieu.

De plus en hébreu דֹורְמִנ du verbe maradh, qui dérive du verbe Mered, qui signifie également « se rebeller ». Là encore cette traduction éclaire les «motivations» : éloigner de Dieu.

 

Le nom de Nemrod n’est pas spécifique à la Bible. les autres attestations donnent un éclairage qui semble confirmer la connotation négative attaché à son nom et de ce fait à son œuvre.

On le trouve aussi en lien avec le panthéon des divinités mésopotamiennes, dont le Dieu Marduk (en akkadien, AMAR. UTU en sumérien) ou Mardouk, appelé aussi Bel-Marduk, Bellus-Marduk ou Baal-Marduk, est le plus grand dieu mésopotamien. Il siégeait à Babylone dans son sanctuaire l'Esagil « le temple au pinacle surélevé », auquel était adjoint la ziggourat Etemenanki, passée à la postérité comme la Tour de Babel.

 

La tour donne un sens à la construction de la ville, à savoir Babylone. Selon les archéologues, il y avait au sommet de la ziggurat de Babylone, l'édifice qui inspira la tour de Babel, un temple avec un lit et une femme qui attendait. La tour est donc en réalité une invitation adressée à Dieu pour visiter les hommes ; seulement, l'homme arrivé au sommet de la tour peut se prendre pour Dieu.

 

La ville et la tour sont construites sur une faille, Shinar, qui pour les Anciens, met en relation le monde des hommes avec celui des dieux : les Enfers (cette expression ne revêt pas la même réalité de nos jour. A cette époque les enfers sont le lieu du séjour des morts sans connotation positive ou négative).

Baal/Marduk était adoré des Chaldéens, des Babyloniens et des Sidoniens, on lui offrait des victimes humaines, principalement de jeunes enfants, pour obtenir de belles récoltes ou la déroute des ennemis.

Jérémie 19:5 « Ils ont bâti des hauts lieux à Baal, Pour brûler leurs enfants au feu en holocaustes à Baal : Ce que je n'avais ni ordonné ni prescrit, Ce qui ne m'était point venu à la pensée. »

À ce culte est associé la prêtrise, et des sanctuaires sur chaque colline, appelés hauts lieux. Des prostitués, mâles et femelles, servaient sexuellement sur les hauts lieux, et pratiquaient aussi le sacrifice d'enfants.

De tous les textes mésopotamiens, nous n’avons pas retrouvé de retranspositions parfaites de ce passage. Néanmoins certains récits s’y apparentent et le complètent.

 

Citons dans un premier temps un texte découvert dans les vestiges de l’ancienne cité de Babylone. Cette inscription nous décrit la reconstruction de l’Etemenanki par le roi babylonien Nabopolassar (BOST H., 1985). Nous y apprenons que cet Etemenanki, la tour à étages de Babylone, avait été détruite et était en ruine. Sur ordre de Marduk, elle devait être reconstruite par Nabopolassar « pour assurer son fondement dans le sein du monde inférieur et son sommet, et pour la faire semblable au ciel ».

 

Les principaux points communs entre le récit biblique de la Tour de Babel et ce récit de Nabopolassar (BOST H., 1985) :

1) la fabrication de briques et leur cuisson,

2) l’utilisation de bitume pour jointoyer

3) et surtout la mention semblable au ciel qui s’apparente au verset 4 de la genèse : « une tour dont le sommet pénètre les cieux » et parfois traduite selon d’autres traducteurs « et sa tête est dans le ciel ».

 

Les historiens sont certains que la tour de Babel est bien la ziggourat découverte à Babylone ou du moins ce qu’il en reste et qui portait le nom de Etemenanki (« maison du fondement du ciel et de la terre »). On peut faire la correspondance entre Babel et Babylone, dont le nom fut donné par la première fois par les grecs. Babylone porte le nom en sumérien de Ka-Dingir-ra et Bab-ili en akkadien (signifiant « porte de dieu » ou « porte des dieux »). Cette tour était associée à l’Esagil, un sanctuaire dont les vestiges ont été découverts à proximité de ceux de l’Etemenanki.

 

Une célèbre tablette découverte à Uruk appelée la « Tablette de l’Esagil », écrite en 229 avant notre ère, décrit très précisément les dimensions de la ziggourat de Babylone : à savoir 3 x 60 coudées par côté ce qui équivaut à environ 90 mètres environ. Ces dimensions confirment les découvertes réalisées par des fouilles allemandes sur les vestiges de Babylone (ISELIN C.). L’Esagil était un temple dont la forme peut faire penser à un L. C’était la demeure de Marduk dont les descriptions lui donnaient notamment le nom de « montagne des contrées » ou de « palais des dieux ». La tablette de l’Esagil précise que le nombre d’étages de cette tour était de 8 (7 selon Hérodote).

 

Tablette de l'Esagil localisée au Musée du Louvre. Source :

http://communaute.louvre.fr/louvre/ tablette-dite-de-lesagil.

 

Un texte très connu appelé « Enûma Eliš » décrit la construction de la tour à étage de Babylone dans ses premiers temps. Ce poème babylonien de la création a été découvert à Ninive. Il fait l’éloge de Marduk qui était le roi du ciel et de la terre. Les dieux Annunaki prennent la décision de créer un sanctuaire dédié en l’honneur de Marduk. Il s’adressent à lui :

« Faisons le Sanctuaire dont le Nom a été prononcé par toi !

Tes appartements seront notre étape : nous y prendrons repos !

Jetons-les-bases de ce Sanctuaire, où sera installé notre Divan :

Chaque fois que nous y viendrons, nous y prendrons repos !’

Marduk, lorsqu’il eut ouï cela, ses traits brillèrent infiniment,

Tel le plein-jour : ’Faites donc Babylone, (dit-il),

Puisque vous en voulez assumer le travail !

Que soit apprêté son briquetage, puis dressez son faîtage !’

Les Anunnaki creusèrent le sol de leurs houes,

Et, une année durant, ils moulèrent des briques ;

Puis, à partir de la seconde année,

De l’Esagil, réplique de l’Apsû, ils élevèrent le faîte.

Ils construisirent de même la haute Tour-à-étages de ce nouvel Apsû.

Et ils y aménagèrent un Habitacle pour Anu, Enlil et Éa.

Alors, en majesté, il y vint prendre place devant ces derniers.

Depuis le pied de l’Ešarra. on en pouvait contempler le pinacle !

Une fois parachevée l’oeuvre de l’Esagil, tous les Anunnaki

Y aménagèrent leurs propres Lieux-de-culte :

Trois-cents Igigi du Ciel, et six-cents avec ceux de l’Apsû y étaient rassemblés, au total !

Le Seigneur, dans le Lieu-très-auguste qu’ils lui avaient édifiés pour Habitacle,

A son banquet invita les dieux, ses pères »

(BOTTERO J. & KRAMER S. N., 1993)

 

Un autre texte très ancien est à lier au récit de la Tour de Babel quant à l’origine des langues : « Enmerkar et le seigneur d’Aratta ». Ce texte découvert en 6 exemplaires a été étudié par S. N Kramer et (Lambert M, 1955). Il confirme l’idée selon laquelle le monde était régi dans un premier temps dans une seule langue. Il raconte la lutte de pouvoir entre le Seigneur d’Aratta et Enmerkar. Celui-ci souhaite bâtir divers temples dont le temple d’Abzu de la cité d’Eridu.

 

« Autrefois, il n’y avait ni serpent ni scorpion,

Il n’y avait ni hyène ni lion,

Il n’y a avait ni chien sauvage ( ?) ni loup,

Il n’y avait ni frayeur ni terreur,

L’homme n’avait pas de rival,

En ces jours, le pays de Shubur et d’Hamazi,

Sumer au langage harmonieux ( ?), le puissant pays des décrets princiers,

Uri, le pays qui a tout ce qu’il faut ( ?)

Le pays de Martu, reposant en sécurité,

L’univers entier, les peuples à l’unisson ( ?)

A Enlil, en une seule langue…

Alors a-da le seigneur, a-da le prince, a-da le roi

Enki a-da le seigneur, a-da le prince, a-da le roi

A-da le seigneur, a-da le prince, a-da le roi

Enki, le seigneur de l’abondance (dont) les commandements sont dignes de confiance

Le seigneur de la sagesse, qui comprend le pays,

Le chef des dieux, rempli de sagesse, le s(eigneur) d’Eridu,

Changea le discours dans leur bouche, (apporta ( ?) en lui la discorde.

(Enmerkar et le Seigneur d’Aratta, BOST H., 1985).

 

Dans Enmerkar et le Seigneur d’Aratta, c’est Enki qui apporte la discorde entre les peuples du monde, alors que c’est Yavhé qui est traditionnellement considéré comme le responsable dans plusieurs versions du récit de la tour de Babel. Dans le Targum (la traduction de la bible hébraïque en araméen), des anges sont chargés par Dieu de provoquer des tensions entre les peuples en leur apportant chacun une nouvelle langue et une écriture. Un extrait assez évocateur nous explique cette tragédie :

 

« Alors Yahvé dit aux soixante-dix anges qui se tiennent devant lui : venez donc !

Descendons pour confondre là-bas leur langage pour qu’ils n’entendent plus la langue les uns des autres. La parole de Yahvé se manifesta sur la ville et avec lui les soixante-dix anges correspondant aux soixante-dix peuples, chacun ayant avec lui la langue de son peuple et dans sa main les caractères de son écriture. Il les dispersa de la surface de la terre en soixante-dix langues : l’un ne pouvait plus savoir ce que l’autre voulait dire et ils se tuaient entre eux et ils cessèrent de bâtir la ville ».

(BOST H., 1985).

 

D’autres documents juifs décrivent sous de nouveaux aspects la construction et la destruction de la Tour de Babel. Citons un passage du Livre des Jubilés (Jub 10 : 18-27), un pseudépigraphe qui se prétend être la révélation secrète de l’ange de la Divine Présence à Moïse. Le récit biblique de la tour de Babel y est repris en partie mais on y retrouve des modifications, des additions et des développements. La Tour est détruite par l’intervention du Seigneur qui fit souffler un vent puissant contre elle.

 

Le Talmud qui est un des textes fondamentaux du judaïsme rabbinique évoque également la construction de la tour. Les raisons qui ont poussé à cette édification sont : monter au ciel pour y demeurer, monter au ciel pour y pratiquer l’idolâtrie ou pour y faire la guerre à Dieu. Dieu répondra par diverses actions : les hommes vont être dispersés, il va confondre la langue des hommes et pour les derniers ils vont être transformés en singes, en spectres ou en démons. Dans le Midrach (étude approfondie de textes bibliques qui commentent plusieurs versets), l’intervention de Dieu a pour effet d’enfouir un tiers de la tour, d’en détruire un tiers par le haut, et de laisser le tiers central comme vestige. La confusion des langues va engendrer la mésentente, la violence et le meurtre. Ces conséquences sont également invoquées dans des textes plus récents, tel que le IIIème livre des Oracles Sibyllins (lignes 97-110) :

 

« Or quand ce fut le moment de s’accomplir pour les menaces que le Grand Dieu avait proféré jadis contre les mortels lorsqu’ils avaient entrepris d’édifier une tour au pays d’Assyrie (ils étaient tous de même parler et voulaient s’élever jusqu’au ciel étoilé), l’Immortel aussitôt chargea les souffles de l’air d’une grande violence et ces vents jetèrent à bas la grande tour et excitèrent entre les hommes une mésentente mutuelle : voilà pourquoi les mortels donnèrent le nom de Babylone à la ville.

Lorsque la tour fut tombée et que les langues des hommes furent altérées en parlers de toutes espèces, toute la terre se remplit de rois locaux. C’était alors la dixième génération d’hommes sortis du sol, depuis que le déluge s’était abattu sur les premiers humains. Et Cronos, Titan et Japet (père de Prométhée) devinrent rois… »

(BOST H., 1985).

 

Au regard des croyances anciennes et de l’archéologie, il nous est possible d’admettre que la tour de Babel a bien existé et qu’elle fut localisée à Babylone. Les textes relatant ses dimensions ne sont pas tous unanimes sur la hauteur, nous laissant suggérer que cet édifice n’a peut-être jamais connu la hauteur à laquelle elle devait être construite. La destruction de cette tour est rendue responsable notamment par le passage d’une langue unique à une multitude. Il n’est pas impossible de retrouver dans cette histoire un reflet de la création de nouvelles langues anciennes au départ du sumérien ou de l’akkadien, l’étude des langues anciennes nous confirmant cela.

(extrait d’un site internet)

 

Il nous a semblé que ce petit «détour» par les cosmogonies mésopotamiennes avaient leur importance pour éclairer le personnage de Nemrod.

Nous avons déjà vu que les contemporains de Nemrod voulaient construire cette tour de PEUR d’être dispersés, mais aussi pour se faire un NOM. Et à ce propos nous avons déjà dit l’importance de ce mot : se faire un Nom.

 

Mais le mot hébreu Chem, souvent traduit par « nom », peut également se traduire par « monument » comme dans Isaïe 55/13. Cette possibilité de traduction est tout à fait intéressante dans ce passage, en effet quoi de plus figé qu’une tour ? et une ville ? Un monument, n’est-ce pas le signe de ce que l’on s’arrête à un moment de l’histoire pour le fixer dans la pierre ? Ce qui n’est pas «mauvais» en soi. Mais qui peut le «devenir» quand ce n’est plus en lien avec ce qui met en route, avec Dieu qui ne cesse pas de dire, «en avant, en route», parole qui n’empêche pas de faire mémoire et d’élever des autels comme autant de repères sur le chemin.

 

Là encore il est intéressant de noter que la tour qui est construite à Babel est différente : elle est en brique là où Dieu demande de la pierre qui n’a pas été taillée. En quoi cette nuance est -elle importante ? Faire des briques, quoi de plus semblable à une brique qu’une autre brique ? Quelque chose que l’on façonne à son idée, selon sa volonté n’est ce pas finalement la tentation de façonner Dieu à son image ? C’est en tous cas ne plus laisser ouvert un espace pour y rencontrer l’Autre différent; il doit entrer dans le moule or Dieu est toujours ailleurs que là où nous l’attendons, ailleurs que dans nos cadres biens établis. Faire un autel de pierre, c’est faire une construction par trop «carrée», les pierres ne s’imbriquent pas nécessairement parfaitement les unes dans les autres, elles n’ont pas la même taille, pas une ne ressemble à une autre. Ce n’est pas une construction uniforme et lisse.

 

C’est dans le texte d’Exode 20 / 21 - 23 que se trouve le «mode d’emploi» du comment rencontrer Dieu : «Si tu me fais un autel de pierres, tu ne le construira pas en pierres de taille, car tu as levé ton épée sur lui, tu le profanerais».

 

Définissons le mot profaner

 

1 Souiller un lieu, un objet sacrés par une présence indigne ou par un acte criminel : Profaner une sépulture.

2 Faire un mauvais usage de quelque chose de précieux par une attitude indigne : Il profane son talent en publiant cela.

 

On ne rencontre pas Dieu n’importe comment: il ne viendrait à l’idée de personne de se présenter à un bal en jean et en baskets. Il en est de même pour Dieu: on ne se présente pas n’importe comment devant lui. De même, le texte d’Exode est clair: il nous appartient de construire un autel, de préparer le lieu de la rencontre avec Dieu, mais après, c’est Lui qui vient, ce n’est plus entre nos mains. La seule chose que nous puissions alors faire c’est l’attendre. En effet on ne «viole» pas Dieu (nous utilisons ce mot parce que c’est un sens que peut avoir le verbe profaner en hébreu !!), on ne lui force pas la main, on l’attend, et on l’accueille, on l’espère mais c’est Lui qui vient nous rencontrer, dans nos creux et nos vallées, Il descend vers nous ; ce n’est pas nous qui montons vers Lui.

C’est peut-être ce qu’ont oublié nos «amis» de la tour de Babel. D’une certaine manière ils ont voulu à la fois:

 

* s’arrêter pour ne pas être dispersés sur la face de la terre, alors que le commandement de Dieu a toujours été : Genèse 1 / 28 : «Fructifiez et multipliez, et remplissez la terre et conquérez-la» et aussi Genèse 10 / 32 : «... et ceux-là se répandirent les nations sur la terre après le déluge.»

 

* Construire une tour en briques pour atteindre le ciel, alors que c’est Dieu qui vient vers nous. Serait-ce parce qu’ainsi ce ne sont plus eux qui sont au service de Dieu, mais Dieu qui est à leur service ?

 

* Construire un temple avec un lit, pratiquer la prostitution sacrée, les sacrifices humains et d’enfants, alors que Dieu est le Dieu de la vie et de la Parole. Il crée par sa Parole et non pas par un meurtre originel ou autre.

 

* Ne plus utiliser la langue «une» pour parler à Dieu mais pour construire une tour, mais se parlent-ils pour construire ? Les verbes utilisés dans notre passage sont : « Allons moulons des briques ...» et plus loin : «Allons bâtissons ....» ces deux expressions «Allons» sont en effet des injonctions ! Il ne s’agit pas là de véritable parole dans ce que la parole est ou peut être espace de rencontre de personne à personne, espace de vie.

 

Que retenir de cette lecture ?

Que se faire un nom ne peut que se faire si nous sommes en relation avec Dieu ?

Que cette relation est un chemin et qu’il s’agit d’oser l’aventure ?

Que ce chemin est à partager, à transmettre pour que d’autre puissent à leur tour un jour se mettre en route ?

Que pour être béni et être en bénédiction nous avons besoin des deux dimensions : verticale : parler avec Dieu et horizontale : parler avec nos semblables ?

Qu’il importe plus de se parler que de communiquer et ce, pour construire des ponts plutôt que des tours ?

Bien des gens en lisant ce texte se disent que Dieu a puni les hommes un peu comme s’Il avait «peur» de perdre sa place.

Notons que dans notre texte les hommes disent : « Allons .... (verset 3 et verset 4) et comme en écho Dieu dit lui aussi au verset 7 «Allons ...»

Cependant avant d’ «aller», Dieu dit «voici». Cette langue «une» qui avait été donnée justement pour communiquer avec Lui, voici ce qu’ils en font : ils la détournent pour un usage impropre, comme si chacun d’eux était un dieu. Ils sont déjà dans la confusion.

Confusion que Dieu rend manifeste en brouillant les langues.

 

Dieu vient voir. Il vient rencontrer les hommes et personne n’est «là», ils sont trop occupés à bâtir une tour. Pour qu’à nouveau ils puissent se mettre en route, Dieu les disperse, pour qu’à nouveau ils apprennent à Lui parler, il leur retire cette langue «une» qu’il n’utilisent pas avec à propos et qui, de ce fait, détournée de son usage véritable ne produit pas de bons fruits. En effet ne sont-ils pas en train de sombrer dans l’idolâtrie, la prostitution sacrée, les sacrifices humains ? Dérives qui seront aussi pratiquées par les Israélites ?

 

Nul n’est à l’abri de déviances, c’est pourquoi le texte ne cessera de redire : « gardez mes commandements, mettez les en pratique et vous vivrez»

 

Alors OUI, dans son amour Dieu leur retire ce qui les détruit, Dieu les disperse, Il les remet en route, autrement. N’est ce pas ce que nous dit l’histoire d’Abram qui commence dès le chapitre 12 ?

 

Pasteur Catherine Louvet

Bibliographie :

Houmach avec Rachi Berechit

Bible Louis Segond

Ancien Testament Interlinéaire hébreu français

Internet pour la partie historique